3 auteurs un livre : Sombres Nouvelles
Sombres Nouvelles : L'art de la faille
Comment naît la tension ? Pourquoi le silence est-il parfois plus bruyant que l'action ? À travers le recueil « Sombres Nouvelles », Maud Rabane, Yann Raemy et Bénédicte explorent l'indicible. Regards croisés sur la mécanique de l'ombre.
I. Le Rythme : L'image avant le mot
Question : Votre écriture est très cinématographique ; visualisez-vous vos scènes comme un film avant de les coucher sur papier ?
Yann Raemy : Oui. Il est important que le lecteur soit plongé dans le quotidien du personnage dès le début. Au cinéma, on est souvent catapulté dans l’histoire pour découvrir le profil du personnage par le biais de souvenirs ou de flash-backs.
Maud Rabane : Pour une nouvelle, cela se prête très bien. On a peu de temps et peu de mots. Il faut les économiser au maximum et néanmoins donner du corps et de l'ampleur à l’histoire.
Bénédicte : (Sur le rythme de l'intime) La tension naît du décalage. Dans mon texte, le rythme est dicté par ce que le personnage s'autorise à dire ou non dans son monologue intérieur. C'est une caméra centrée sur l'invisible.
II. Le Décor : Quand le lieu devient juge
Question : Quelle importance accordez-vous aux lieux pour renforcer l'oppression ?
Maud Rabane : Le lieu n’est jamais un simple arrière-plan ; il agit. Le lac gelé devient presque une entité morale. Il respire, gronde, juge.
Yann Raemy : Le décor renforce l’oppression parce qu’il est fermé, minéral, implacable. Le froid fige les corps comme il fige les aveux. Le lac matérialise la conscience du narrateur — vaste, silencieuse, capable d’engloutir.
Bénédicte : Pour moi, l'oppression naît souvent du vide. Dans "Un sandwich entamé", c'est le cadre de la vie solitaire du personnage qui devient oppressant, car il n'offre aucune échappatoire face à ses propres manquements.
III. La Psychologie : Le poids de la faille
Question : Vos textes explorent souvent l’intime ; est-ce la complexité des relations humaines qui dicte la noirceur de vos récits ?
Maud Rabane : Oui, profondément. La noirceur vient de la faille humaine. Ce qui m’intéresse est l’instant intérieur où un être vacille. La lâcheté, la honte, la culpabilité sont des mouvements minuscules et pourtant décisifs.
Yann Raemy : Ce n’est pas la violence extérieure qui assombrit mes récits, mais le silence que l’on entretient autour de nos propres manquements. La complexité des relations révèle ce qu’il y a de plus fragile en nous.
Bénédicte : Je rejoins cette idée. Le personnage peut paraître vulnérable, mais cette faiblesse n'invite pas forcément à la compassion. Ce qui est sombre, c'est de voir comment l'individu préfère se mentir à lui-même plutôt que d'affronter sa réalité.
IV. L'Invisible : La tension du non-dit
Question : Comment parvenez-vous à instaurer une tension aussi forte à partir de silences ?
Bénédicte : Le monologue intérieur recèle un espace de non-dits. La tension naît de ce que le personnage tait, surtout à lui-même. Le lecteur perçoit ce décalage, ce qui crée un inconfort immédiat.
Maud Rabane : Les non-dits sont une forme de lâcheté, et ils sont parfois plus importants que le texte en lui-même.
Yann Raemy : Le silence est un moteur. À mon sens, l’écriture est beaucoup plus dynamique ainsi : laisser le lecteur découvrir petit à petit le profil du personnage par ce qui n'est pas dit explicitement.
V. L'Impact : Toucher ou déranger ?
Question : Cherchez-vous d'abord à déranger votre lecteur ou à le toucher par la vulnérabilité de vos personnages ?
Bénédicte : Les deux. Certains lecteurs verront la vulnérabilité et la pitié, d'autres l'égoïsme et le dégoût. Je cherche à toucher le lecteur par l'inconfort de reconnaître une part de notre humanité imparfaite dans cette lâcheté ordinaire.
Yann Raemy : J’aime les fins ambiguës parce qu’une histoire doit vivre au-delà du support papier. Elle doit "titiller" le lecteur même quelques jours plus tard en voyant la couverture du livre en librairie.
Maud Rabane : L'impact vient du fait que l'histoire n'est pas figée. Elle doit laisser le lecteur avec un doute plutôt qu'avec une réponse toute faite.
Conclusion : À travers "Sombres Nouvelles", Maud, Yann et Bénédicte nous rappellent que la littérature est un miroir parfois inconfortable, où nos silences finissent toujours par faire du bruit.