Entretien avec avec Luca Leone
1. Le kitsch et le sublime
Vous revendiquez souvent une esthétique du kitsch et du baroque aux côtés d'une grande vulnérabilité. Comment évitez-vous le piège de la caricature pour que l'excès visuel serve la sincérité de vos émotions ?
Je crois que c’est par le désuet, le kitch, par l’imaginaire, que je parviens le mieux à me raconter. J’aime transfiguer la vie et les choses en passant par le biais des imaginaires et, par ce geste, parler de la manière la plus sincère qui soit. Je n’ai en aucun cas l’ambition de caricaturer lorsque j’emprunte des images et des situations au vu et au revu ; au contraire, je crois que des choses assez profondes s’y passent. Enfin, ayant été un enfant “Disney”, je crois que j’ai toujours besoin d’apporter une dimension plus fantaisiste aux choses. Le kitsch me fait rire autant qu’il me touche. J’aime la gestuelle emphatique des divas, les bibelots de grands-mères, les cartes postales d’un Paris lointain et fantasmé. Cela me touche, me fait rire et me touche.
2. Le drame et la légèreté
Vos créations oscillent constamment entre la tragédie théâtrale et une forme d'ironie ou de dérèglement pop. Est-ce que le rire est pour vous la seule politesse possible face au désespoir ou à la mélancolie ?
Je ne crois pas qu’il faille systématiquement porter les choses à la dérision. Par contre, j’essaye en effet d’adopter une posture de politesse vis-à-vis du public; c’est-à-dire que j’essaye de ne pas l’écraser sous le drame...C’est pour cette raison que le tragique en spectacle est toujours mêlé avec quelque chose de plus léger, d’apparence plus futile, voire drôle.
3. Le secret des maquettes
Entre la solitude de la chambre où s'écrivent les chansons et le tumulte de la troupe sur scène lors des répétitions, quel est le moment le plus vertigineux : celui où vous êtes seul face à votre texte, ou celui où vous devez le confier aux autres ?
Toutes les étapes de la création peuvent avoir des parties terribles comme des parties super. Dans la solitude comme avec les gens, on se retrouve toujours face à des choses inconnues qu’il faut apprivoiser. C’est à la fois fascinant, enthousiasmant et terrifiant. Le vertige, ceci dit, intervient surtout à l’approche du délai...au moment où l’on commence à envisager le contact avec le public. C’est la perspective de cette troisième étape de la création qui me semble la plus vertigineuse.
4. Le vertige de la langue et des racines
Explorer l'Italie et ses fantômes à travers ROMA ou Paradiso, est-ce une manière de fuir la réalité suisse romande, ou au contraire de créer un territoire intérieur imaginaire où vous vous sentez enfin chez vous ?
Je ne crois pas qu’on puisse interpréter ça comme un mouvement de fuite — d’autant plus que la réalité suisse romande me semble relativement enviable. Je pense qu’il s’agit surtout d’une envie d’explorer les imaginaires, qu’ils soient personnels, historiques, collectifs, culturels, etc. Il se trouve que l’Italie a une grande part dans mes projections imaginaires, je trouvais donc intéressant de creuser dans cette direction.
Avec Paradiso, je cherche à raconter la mémoire, le rêve, l’imagination, l’angoisse...en les mettant en scène comme au cinéma, habitées par des images filmées et des apparitions fantômes. Avec Roma, je m’attaque à l’histoire avec un grand “H”, celle des monuments, du passé, de ciné città, etc. Les deux spectacles témoignent, je crois, de mon intéret pour les imaginaires, qu’ils soient collectifs ou intimes.
5. L'art de l'hybridation
Dans un milieu culturel qui adore les cases (le théâtre d'un côté, la chanson de l'autre), avez-vous l'impression de faire cavalier seul, ou ressentez-vous une communauté de destins avec d'autres artistes de votre génération qui refusent les frontières ?
Petit à petit, je rencontre des gens, d’horizons tout à fait différents (couture, illustration, graphisme, architecture, musique, son, lumières, cinéma), dans les idées desquels je me retrouve. J’aime la rencontre des arts, et j’aime surtout la flexibilité, l’ouverture à des parcours insolites.