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Entretien avec Meï Lepage et son thriller Sécher tes larmes

Sur le lien entre réalité et fiction

« En tant que gardienne de la paix dans une unité de terrain à Lyon, comment votre expérience quotidienne du métier a-t-elle nourri l'écriture de ce premier roman ? Y a-t-il une volonté de montrer une réalité du terrain souvent déformée par la fiction ? »

Déjà, connaître un peu la procédure pénale et l’univers policier a été décisif dans l’écriture de cette histoire. Lorsque j’ai commencé à l’écrire, je n’étais pas encore policière, et c’était très laborieux. J’usais de pas mal de raccourcis, voire de facilités scénaristiques !

Une fois que j’ai été en fonction, tous les détails de mon quotidien ont nourri l’écriture : l’ambiance d’un commissariat, les sensations qu’on a dans une voiture de police, le rapport aux gens (bandits comme victimes), et tant d’autres choses. Jamais je n’aurais pu retranscrire tout ça avec réalisme, sans y baigner moi-même quotidiennement.

Au-delà de vouloir écrire une intrigue vraisemblable, oui, je pense qu’il est important de montrer les limites d’une enquête de police. Même en y mettant toute la meilleure volonté du monde, nous sommes tenus à des règles très strictes liées au droit français. Même si ce roman n’a pas pour vocation d’être journalistique, je serais heureuse s’il pouvait permettre à des lecteurs de mieux comprendre comment nous travaillons, et avec quelles contraintes nous le faisons. 

2. Sur le choix du cadre géographique

« L'intrigue se déroule à Annemasse, une ville que vous connaissez bien pour y avoir été affectée. Pourquoi avoir choisi cette ville frontalière cernée par les Alpes comme décor pour cette enquête, et quel rôle joue la canicule étouffante dans l'ambiance du récit ? »

Le cadre est venu dans un second temps. En réalité, ce n’est que dans une version assez tardive que j’ai transposé l’histoire à Annemasse (elle a connu beaucoup d’autres lieux, avant ça). Ça s’est imposé comme une évidence : c’est une ville très atypique et paradoxale. Elle est implantée dans un décor idyllique de montagnes, mais y renferme des cités bétonnées, avec une certaine concentration de délinquance. Le fait qu’Annemasse soit relativement petite mais qu’il puisse s’y passer tant de choses à la fois m’a convaincue d’y implanter l’histoire. Quant à la canicule, c’était pour accentuer cette sensation étouffante, et pour donner un vrai corps au décor qu’est Annemasse.

3. Sur le personnage d'Emma Fauvel

« Emma Fauvel est une enquêtrice qui fuit son passé mais se retrouve forcée d'y faire face. Est-ce le début d'une série récurrente, et qu'est-ce qui la distingue, selon vous, des autres figures d'enquêteurs dans la littérature policière actuelle ? »

Sécher tes larmes a été écrit comme un one shot. L’histoire est bouclée, avec une vraie fin. Mais le personnage d’Emma Fauvel a beaucoup plu. Alors en discutant avec mon éditeur, Glenn Tavennec, on s’est mis d’accord pour en faire une série dans laquelle tous les tomes pourront être lus dans le désordre. Alors oui, Emma sera une enquêtrice récurrente, avec, à chaque fois, une enquête à résoudre.

Je ne pourrais pas dire avec certitude ce qui la distingue des autres enquêteurs (je ne les connais pas tous), mais j’ai donné à Emma certains traits de caractère bien identifiables. Elle est cynique et froide aux premiers abords, puis on apprend à voir les failles en elle. Je la qualifierais comme quelqu’un de libre, qui pense et fait ce qu’elle veut sans se soucier de rien mais qui malgré tout, est mue par une forte loyauté. D’un point de vue d’auteur, elle a toutes les ressources nécessaires pour porter de belles histoires, à la fois percutantes et touchantes.

4. Sur la structure et le style

« Votre roman est ponctué de courts poèmes et de références sensorielles, comme l'odeur de rose. Pourquoi avoir choisi d'intégrer cette dimension poétique et sensible au cœur d'une intrigue criminelle sombre et brutale ? »

Pour commencer, je ne suis personnellement pas adepte des récits crus, qui insistent sur le sordide dans ses moindres détails, à la limite du voyeurisme. J’avais cependant besoin de parler de sujets sensibles, comme les violences sexuelles. L’aspect poétique de mon écriture m’a permis d’évoquer ces scènes, plus que de les décrire.

Puis, comme vous le soulignez, il y a également de courts poèmes. C’est aussi un élément qui est apparu tardivement dans l’élaboration du roman. J’ai décidé de les incorporer pour donner encore plus de sensibilité à Emma qui, au départ, pouvait manquer d’humanité à certains égards. C’est un aspect d’elle que j’ai décidé de faire ressortir pour nuancer le personnage ainsi que pour apaiser le récit. 

5. Sur le succès international précoce

« Avant même sa sortie en France, votre livre a suscité un enthousiasme immense à l'étranger et sera traduit dans une dizaine de pays. Comment vivez-vous ce passage soudain de l'ombre du commissariat à la lumière de la scène littéraire internationale ? »

Je ne m’attendais absolument pas à ça Je ne pensais même pas qu’il était possible de vendre des droits à l’étranger sans que le livre ne paraisse en France. Je crois que je ne réalise pas trop ce que ça implique, parce qu’en réalité, mis à part les évènements autour de la sortie du roman, mon quotidien n’a pas changé. Je prends toujours le service aux mêmes heures, et je fais toujours mon travail avec le même sérieux et le même plaisir. Lorsque je porte l’uniforme, c’est comme si cet à-côté n’existait pas, et j’aimerais pouvoir continuer à faire cette distinction. Je redoutais dans un premier temps la réaction de mes collègues, mais ils sont très bienveillants et encourageants. C’est une vraie chance. 

 

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