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FIFF 2026 : 40 ans sous l'éclat du Monde

Il est des rendez-vous qui, avec le temps, finissent par posséder une âme. À Fribourg, lorsque les jours rallongent et que la brise de mars s’adoucit, une étrange métamorphose s’opère. Ce n’est pas seulement une ville qui s'éveille, c'est un horizon qui s’élargit. Le Festival International du Film de Fribourg souffle cette année ses quarante bougies, et avec elles, des milliers de bougies allumées dans l’obscurité des salles obscures depuis 1980. Quarante ans, c’est l’âge de la maturité rayonnante, celui où l’on ne cherche plus sa place car on est devenu le centre d’un monde que l’on a soi-même contribué à dessiner.

Tout commence par ce frisson familier : le silence qui s’installe, le faisceau lumineux qui traverse la poussière d’étoiles de la cabine de projection, et soudain, l’ailleurs qui devient ici. La magie du FIFF tient dans cette prouesse alchimique de transformer l’inconnu en intime. Durant une semaine, les frontières géographiques s’effacent au profit d’une cartographie purement émotionnelle. On ne vient pas au FIFF pour consommer des images, on s’y rend pour se laisser bousculer par la dignité d’un regard venu des steppes mongoles, par l’énergie brute d’une ruelle de Lagos ou par la poésie mélancolique d’un faubourg d’Amérique latine. C’est cette curiosité insatiable, ce refus de l’entre-soi, qui constitue l’ADN immuable de cette institution fribourgeoise.

Cette quarantième édition ne se contente pas de regarder dans le rétroviseur ; elle célèbre la pérennité d'un rêve audacieux. Pour marquer ce jubilé, la section « Décryptage » nous replonge avec émotion dans les racines du festival en projetant des œuvres fondatrices de la première édition de 1980, comme le puissant Soleil des Hyènes de Ridha Behi ou le mystique The Mummy de Shadi Abdel Salam. C'est un pont jeté entre les époques, rappelant que le combat pour la liberté d'expression et la mise en lumière des cinématographies du Sud est un travail de chaque instant. En ouverture, le film libanais A Sad and Beautiful World de Cyril Aris a donné le ton : une vision lumineuse et pleine d'espoir, où l'amour d'un couple défie l'instabilité du monde, prouvant une fois de plus que le cinéma est notre langage universel le plus puissant.

La force du FIFF réside aussi dans son audace constante. Cette année, la compétition internationale nous confronte à des vérités qui bousculent les consciences, du Vietnam avec Ky Nam Inn à l'Ukraine avec le bouleversant Honeymoon, en passant par les tensions de l'Iran dans Divine Comedy. Le festival n'est pas un refuge pour oublier la réalité, mais un miroir pour mieux la comprendre. Pourtant, la gravité n'empêche jamais l'émerveillement. On se laisse surprendre par la section « Nouveau Territoire » dédiée à la Colombie, ou par les hommages vibrants rendus à la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, première lauréate du Fribourg Cinema Award. On passe du sarcasme cinglant d’Homo Sapiens? à la nostalgie de Volver d'Almodóvar, redécouvrant que le septième art est une palette infinie de sensations.

Mais le FIFF, c’est aussi et surtout une atmosphère, un parfum de fête qui infuse la cité. C’est le plaisir des retrouvailles dans les bars du festival, ou sous le « Nomad Wood Nest », ce nouveau centre névralgique qui ressemble à un nid protecteur pour les cinéphiles. Il y a quelque chose de sacré dans cette communion, une résistance joyeuse à la solitude des écrans domestiques. On y vient pour être ensemble, pour vibrer à l’unisson devant la beauté ou l’injustice, pour se rappeler que, malgré nos différences, nos larmes et nos rires ont la même résonance. C’est là que réside la véritable magie : dans ces regards qui se croisent à la sortie d’une salle, encore embués par ce qu’ils viennent de voir, partageant un instant de grâce qui n’appartient qu’à Fribourg.

Alors que le festival entame sa cinquième décennie, il reste ce phare nécessaire dans un monde qui parfois se referme. En quarante ans, le FIFF a prouvé que la culture n’est pas un luxe, mais un pont. Chaque film projeté est une pierre posée sur cet édifice de compréhension mutuelle. En quittant la salle, le spectateur ne retrouve pas tout à fait la même ville : il porte en lui un morceau de ciel d’ailleurs, un peu de cette lumière étrangère qui, par la magie du cinéma, est devenue la sienne. Joyeux anniversaire au FIFF, et que les quarante prochaines années continuent de nous apprendre à voir le monde avec les yeux de l’autre.

 

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