Kokoso : L'art, le Burkina et le lien humain
Artiste germano-suisse formée aux Beaux-Arts de Berlin et installée à Genève, Doris Margel a fondé la marque de sacs éthiques kokoso en 2009. Membre de SwissFairTrade, elle tisse depuis près de vingt ans un lien indéfectible entre la Suisse et le Burkina Faso. De Bobo-Dioulasso à ses ateliers, en passant par sa collaboration étroite avec le maître couturier Zoumana Sanou et l'association La Vie Meilleure, elle nous confie sa vision de la création textile, du commerce équitable fondé sur l'amitié, et d'un rapport au temps réinventé. Rencontre avec une femme engagée qui fait rimer art, respect et authenticité.
1. Entre l'encre de la gravure et la terre rouge de Bobo-Dioulasso
Question : En tant qu’artiste formée aux Beaux-Arts de Berlin, la gravure exige la maîtrise du détail, de la matrice et de l’estampe. Comment cette discipline de l’empreinte s’est-elle transposée dans le choix des tissages sur mesure et des pagnes uniques de kokoso ?
Réponse : Je suis perfectionniste et j'ai toujours besoin d'améliorer ce que je fais. Ma pratique de la gravure et de l'impression découle de mon intérêt pour la manière dont les motifs se posent sur un tissu. La technique du (véritable) wax marque le motif avec de la cire, en négatif, sur le tissu. Le motif ressort après le bain de teinture. Ce principe de la réserve me rappelle la gravure : on travaille en négatif, et le résultat apparaît à la fin. Par nature, les sacs sont des objets qui nous accompagnent lors de nos évasions et de notre vie de nomade entre les villes et les pays. Je les conçois légers, pour un usage pratique et pour différentes situations de la vie : la petite balade, l'excursion d'une journée, le voyage de plusieurs jours, et pour des activités variées.
2. La réalité d'un commerce équitable incarné et vécu de l'intérieur
Question : Vous partagez la vie d’une famille locale à Bobo-Dioulasso depuis 2009 et êtes membre de SwissFairTrade. Au-delà du label, comment parvenez-vous à faire vivre un partenariat d'égal à égal, fondé sur l'amitié plutôt que sur l'assistanat ?
Réponse : Cette entreprise existe grâce à ma passion et à ma curiosité pour cette autre vie que je mène au Burkina Faso. Vivre dans une famille m'apporte une compréhension qui va au-delà de ce qu'on peut, par exemple, lire dans les livres. C'est une expérience que l'on vit avec son corps. L'idée d'aider ne m'intéresse pas vraiment. Ce qui me motive, c'est de travailler avec des gens qui me stimulent. Depuis presque vingt ans, lors de mes séjours au Burkina, je vis dans la famille d'Assétou Koné, et depuis quelques années, je travaille uniquement avec Zoumana Sanou pour la couture, ce qui crée une relation de compréhension de nos situations. Nous dépendons les uns des autres : sans eux, je ne pourrais pas développer ma marque, et ils comptent aussi sur moi. Toutes les décisions sont prises ensemble, dans l'échange et selon nos possibilités.
3. L'artisanat face aux réalités et au rythme du Burkina Faso
Question : Travailler avec des structures comme l’association La Vie Meilleure et des artisans comme Zoumana Sanou implique d'épouser un autre rythme et une autre philosophie. Qu'est-ce que ce rapport au terrain et au temps a transformé en vous ?
Réponse : J'essaie de sensibiliser mes clients à la chaîne de production. Le Faso Dan Fani, en particulier, est fait exclusivement au Burkina Faso, un pays qui produit le coton et le transforme lui-même. Pour kokoso, c'est La Vie Meilleure qui utilise ce coton burkinabè, le teint et le tisse en longues bandes que Zoumana assemble ensuite pour confectionner nos sacs. Le travail au Burkina se passe de manière beaucoup plus humaine que chez nous. Les conditions sont modestes, mais les relations entre les gens sont bien meilleures et plus adaptées à notre nature humaine. Je suis reconnaissante que cela existe encore et que notre vie quelque peu robotisée ne soit pas la norme partout. La résilience que je vois au Burkina est une vraie valeur pour moi. Je pense qu'elle est une sagesse qui nous aide partout dans notre vie. Chaque fois que je reviens en Europe, je suis de nouveau choquée par notre gaspillage quotidien. J'ai appris en Afrique comment on peut se comporter de façon plus responsable envers notre environnement. En Afrique, on est d’ailleurs maître de la récupération. Chaque fois que je suis au Burkina, ce rapport au temps me repose, me donne le temps de réfléchir, d’arrêter d’être toujours dans une certaine urgence.
4. La mémoire des mains et les conseils pour entreprendre
Question : Si vous deviez transmettre une leçon ou un conseil essentiel à quelqu'un qui souhaite se lancer dans la mode éthique et la co-création avec des artisans à l'international, quel serait-il ?
Réponse : Quand on travaille avec des artisans, on peut réaliser ses idées sans passer tout de suite à une production importante. Je pense que c'est une bonne option pour les créateurs, avant de se lancer dans une production destinée à la grande diffusion. Personnellement, je pense qu'avec une consommation plus modérée, on pourrait passer à un travail manuel pour beaucoup d'objets. Notre relation à ces objets serait différente. Quand Zoumana parle de son travail, il dit qu’il le motive, qu’il n’aime pas « être assis », c’est-à-dire ne pas travailler. Il aime ce qu’il fait, c’est évident. Mon conseil à ceux qui veulent se lancer : regardez de quels moyens financiers vous disposez et quelle base vous avez dans le pays avec lequel vous voulez travailler. Si vous voulez développer votre propre marque avec des artisans d'un autre pays, on doit arriver à se comprendre et réaliser les idées ensemble. Il faut donc être prêt à passer du temps sur place pour établir un réseau. Ensuite, tout se fait par essais et erreurs.